Pour une oeuvre mémorielle citoyenne

En mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris

Tribune du Président de l'association Génération Bataclan.

De la nécessité d’une oeuvre mémorielle citoyenne…ou pas.


J’ai 50 ans,  je suis parisien et je me sens profondément citoyen.

On ne naît pas citoyen, on le devient. Mes parents, mes professeurs, m’ont enseigné le respect d’autrui, le respect des lois, l’importance de payer ses impôts et défendre la société quand elle est menacée. 
Une semaine après les attentats, on avait tous envie de faire quelque chose pour montrer notre solidarité. Alors, avec trois amis, nous avons créé une association, Génération Bataclan, pour servir un projet : ériger une oeuvre mémorielle en hommage aux victimes des attentats.
Etre citoyen, c’est s’engager.
Tout partait d’un constat: notre société commémorait les victimes par faits de guerre et érigeait des monuments afin d'honorer ses soldats. En revanche, il était plus rare d'honorer la mémoire de civils disparus en élevant un monument. Souvent, une simple plaque était posée. 
Suite aux tragiques événements qui ont marqué Paris et à l'élan de solidarité du monde entier face aux attentats, il nous semblait indispensable d’œuvrer pour l'édification à Paris d'un véritable monument, choisi et financé par les citoyens, afin de commémorer les victimes des attentats,
toutes les victimes. 
Eriger un monument, c’est marquer la gravité de ce qui s'est passé. Ceux qui sont tombés le 13 novembre incarnaient nos valeurs et notre devoir est plus que jamais de les faire vivre. Mais les terroristes n’ont pas attaqué que des valeurs, ils ont aussi attaqué nos modes de vie. Sans oser, ou nous permettre, de parler « à la place de » nous nous sentions aussi victimes, « Le chagrin collectif a du sens, nos sociétés sont habituées à tenir ensemble plus par le chagrin que par la joie.  […]. La mort d’un certain nombre de victimes peut constituer un sentiment collectif » comme le rappelle si bien le philosophe et écrivain Michaël Foessel.

La légitimité de notre action citoyenne vient de là.
Des centaines de personnes se sont manifestées auprès de notre association,  au premier rang desquelles, des victimes blessées lors des attentats ou certains de leurs proches. Des personnalités du monde du spectacle, du cinéma et des écrivains touchés par les événements. En décembre 2015, la Présidence de la République nous recevait afin que l’on présente notre projet citoyen, nous invitant à fédérer les autres associations et la Mairie de Paris. « Ce sera difficile » nous a t-on prévenus…
Nous avons alors lancé un appel à la créativité de tous les citoyens. Répondant à un cahier des charges précis, 56 architectes nous ont proposé leurs idées d’oeuvres mémorielles pouvant être érigées sur l’espace public.
« Le récit est un grand moyen de consolation ». Peut-être qu’à travers l’art, à travers ce monument, notre société pouvait espérer partager ce "récit artistique" et se consoler ensemble. 
Au même moment, la Mairie de Paris, elle, envisageait de faire un mémorial virtuel avec les messages laissés par les milliers de gens venus se recueillir sur les lieux des attentats.
Au-delà du dépôt d’une plaque, d’un mémorial « en ligne » ou une discrète stèle, nous proposions d’installer face au Bataclan, in situ, un monument, une œuvre qui prenne toute sa place, celle qui lui est due, un objet architectural qui vive dans ce quartier et qui témoigne de ce qui était arrivé là, pour les générations actuelles et futures. 

Un monument citoyen face au Bataclan, cela nous paraissait une évidence pour la mémoire collective, construire une oeuvre, au centre de gravité de tous les attentats du 13 novembre, sur le petit ilot à côté d’un square, à la place d’une sanisette et d’un panneau publicitaire Decaux. Même le PDG de l’afficheur était d’accord pour déplacer son mobilier urbain et contribuer au monument ! 
Il restait à convaincre la Mairie de Paris et obtenir le consensus des associations. 
Et c’est là où le bel engagement citoyen, humain, solidaire, s’est heurté à l’incompréhension, la méfiance, le doute voire la censure de quelques personnes se disputant la représentation de toutes les victimes. 

Génération Bataclan. Pour nous ce nom était une autre évidence. Relayée par la presse juste après les attentats, l’idée de nécessité d’une démarche qui pourrait s’inscrire dans le temps et dans laquelle chacun pourrait en tirer la signification qu’il veut et se projeter comme il veut ou l’envie, le devoir d’être aux côtés des victimes. Les associations nous reprochèrent l’utilisation de ce terme allant même jusqu’à répandre de fausses informations. Non, nous n’avons jamais déposé la marque « Génération Bataclan » et non, nous n’avons pas créé l’association le lendemain des attentats mais le 20 novembre 2015.

On nous a aussi reproché d’avoir vendu aux enchères une Kalashnikov. Ce qui est faux, l’objet en question était une oeuvre d’art offerte par une artiste qui avait vécu les attentats.  L’artiste, à sa manière, a peint en blanc un jouet en plastique, réplique de l’arme de guerre, pour exorciser ses cauchemars de victime. 
Personne n’a trouvé à redire quand Paul Mc Cartney achetait de véritables Kalashnikov transformées en guitares financées avec des fonds des Nations Unies pour soutenir la paix en Colombie. Un exemplaire de ce fusil-guitare est d’ailleurs exposé au siège de l’Unesco à Paris *.
Au lieu d’accepter de nous rencontrer pour discuter et voir le formidable travail accompli par les architectes, les autres associations ont lancé des polémiques pour contrecarrer notre projet parce, peut-être, qu’il n’était simplement pas le leur.

La citoyenneté passe par l’apprentissage du respect d’autrui et de son expression. Que penser de l’attitude des Présidents de ces associations de victimes lorsqu’ils refusent de rencontrer notre association parce qu’ils décrètent que nous ne sommes pas légitimes à leurs yeux, alors que certains de nos membres ont perdu un proche dans les attentats tout comme eux. 

Est-il normal que des associations de victimes, fortes d’une certaine “immunité“, imposent leurs choix, décident de qui est victime et qui ne l’est pas, sans faire offense à ceux qui ont perdu leur vie ou considèrent qui est digne de leur respect ou pas, qui fait de l’art ou qui n’en fait pas ?  
Pourquoi, nous citoyens, ne pourrions-nous pas exiger ce même respect de notre liberté d’expression sur un sujet qui n’est la propriété de personne et qui nous a touché collectivement au niveau national et international dans nos plus profondes valeurs de liberté et de pensée ? 

Le but de notre association Génération Bataclan est non-lucratif, nous n’avons pas vendu de tee-shirts, ni de bougies, ni écrit de livres. 

Notre projet s’inscrivait dans
une démarche citoyenne gratuite et solidaire qui avait pour but de donner naissance à une oeuvre mémorielle “gratuite“ (de sa création, à sa conception et son installation), financée exclusivement par des dons de tous les citoyens, un pur engagement du coeur, collectif; toute la démarche le prouve de manière incontestable pour qui sait partager la douleur des autres.
Les quatre associations, Fenvac, AFVT, Life For Paris et 13onze15 nous demandent par voie de presse et réseaux sociaux:  « pour preuve de notre bonne foi, d’envisager sans délai la dissolution de notre association ». 
Quelle tristesse de constater de tels états d’esprit si peu partagé dans les autres pays du monde. Quelle absence d’esprit citoyen; dommage. Pour nous collectivement.
A 50 ans, on a encore envie de se battre, mais pas contre des associations de victimes, même si elles sont dans l’erreur. C’est une marque de respect. 
Il y aura un monument pour les victimes qui sera construit, cela prendra un peu de temps, il sera peut-être dans un square *** pas très loin du Bataclan… c'est ce que nous espérions.

Nous ferons, le don des fonds que nous avons recueillis pour le projet qui sera retenu, s’il correspond bien aux valeurs et au choix de nos donateurs.
Quant à notre dissolution tant demandée par les associations de victimes, nous sommes comme pour n’importe quelle autre association loi 1901 en France, assujettis à des règles juridiques de fonctionnement et de procédures. Et en bons citoyens, nous les respecterons. 

Olivier Legrand

Président de l’Association Génération Bataclan.

* VSD du 12 février 2008.
** Christophe Girard,  sur Europe 1 - le débat d’Europe Matin de Patrick Cohen le 30 janvier 2018.
Michaël Foessel : « Le récit est un grand moyen de consolation » sur France Inter 
https://www.dailymotion.com/video/x3frkcg

***Le Quotidien de l'Art du 1er Février 2018


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L’association « Génération Bataclan est une association de type «loi 1901» C’est une initiative citoyenne et indépendante,
sans lien avec aucune organisation ou parti politique. Nous sommes, comme vous, des citoyens qui avons été touchés de prés ou de loin par les attentats.

L’association n’a également aucun lien avec la salle de spectacle «Le Bataclan» où se sont déroulé les tragiques événements du 13 novembre 2015.

Merci à
legrand.studio - visitevirtuelle.paris